L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera





C’est amusant de relire cette chronique écrite il y a plus de dix ans et de me dire que ce merveilleux texte de Kundera m’a poursuivie inconsciemment puisque je vais publier sous peu un recueil de nouvelles dont le thème n’est pas sans rapport avec ce livre, que j’ai d’ailleurs relu récemment.

Paru dans la revue Art&Miss de Juin 2009.

En ce mois de juin, prélude à l’été et propice à la légèreté, je vous propose une visite singulière de Prague, où les univers pesant du communisme des années soixante et celui infiniment plus léger de la vie ordinaire se mêlent pour entraîner le lecteur dans une quête philosophique de l’éphémère. 
Le livre commence fort :
« Si chaque seconde de nos vies doit se répéter un nombre infini de fois, nous sommes cloués à l’éternité comme Jésus-Christ à la croix. Cette idée est atroce. Dans le monde de l’éternel retour, chaque geste porte le poids d’une insoutenable responsabilité. C’est ce qui faisait dire à Nietzsche que l’idée de l’éternel retour est le plus lourd fardeau »
Tomas, chirurgien praguois de grand talent ne s’encombre pas de ces fardeaux inutiles ! Quand une chose lui pèse trop, il s’en débarrasse. La légèreté est vitale comme l’oxygène qu’il respire.  Il a besoin de s’y fondre et de s’y délecter. C’est la raison qui le pousse sans cesse vers de nouvelles conquêtes. La rencontre de son grand amour, Téreza, ne changera rien au processus : « C’était donc non pas le désir de volupté (la volupté venait pour ainsi dire en prime), mais le désir de s’emparer du monde (…) qui le jetait à la poursuite des femmes ».
Sabina est une des maîtresses de Tomas. Elle aime Franz et pourtant elle s’enfuira quand il décidera de tout quitter pour elle : « Seulement, c’était la trahison qui séduisait Sabina, pas la fidélité ».
Nous entrons avec violence dans ce monde déchiré du Printemps de Prague, où l’on espérait plus de maturité de la part des personnages évoluant dans cette période sombre. Ils sont déroutants. Sous la plume de Kundera tout apparaît à la fois lourd et d’une effrayante frivolité. La structure du roman ajoute à ce malaise en perturbant la chronologie conventionnelle du récit. La question reste toujours la même : où est le sens de toute cette animation terrestre ? Que devons-nous faire ? « Es muss sein (il le faut) ». Avons-nous vraiment une mission, un fardeau à porter ? « Mission, Tereza, c’est de la foutaise. Personne n’a de mission. Et c’est un énorme soulagement de s’apercevoir qu’on est libre, qu’on n’a pas de mission »
Pour être libre, faut-il se débarrasser de ce qui pèse ? Est-ce si difficile ? Qu’est-ce qui a du sens en réalité. La mort du fils de Staline, « La seule mort métaphysique au milieu de l’universelle idiotie de la guerre »
C’est un grand voyage, à la fois grave et amusant, profond et léger, où toutes les situations sont sujettes à digressions, réflexions, poésie et à un humour savoureux et décalé. Les protagonistes, par leurs comportements paradoxaux et immatures peuvent énerver, mais réussissent la performance de nous émouvoir par leur fragilité et leur « insoutenable légèreté ».
C’est une véritable plongée dans l’inconscient des personnages que nous offre Kundera qui fait écho à nos propres affects et c’est passionnant.

L’Insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera, Gallimard, 393p. plus d'infos  

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